DUBITO ERGO SUM

 Páginas de Ceticismo

Le ventre sec
ou la mise en scène du langage amoureux [1]

Maria José Cardoso Lemos

 

Louange à Dieu qui a fait exister les choses à partir de rien et a anéanti le rien.
Ibn-Arabi, Illuminations. 

 

Une pure puissance, écrire ou ne pas écrire, ou plutôt, plutôt ne pas écrire. Mais il faut d’abord écrire – puissance en acte – pour pouvoir ne plus écrire ; comme observe le sage oriental Avicenne  « une puissance accomplie ou parfaite est celle d’un scribe maîtrisant parfaitement l’art d’écrire au moment où il n’écrit pas. »[2] Telle est la position, ou peut-être pas, de l’écrivain Raduan Nassar, fils d’immigrants libanais arrivés au Brésil vers 1920. Nassar a cessé d’écrire en 1978 et aujourd’hui il est fermier.

En 1970, il écrit le conte Le ventre sec, lettre ouverte pleine d’intensité, un conte-lettre-manifeste d’une écriture à venir. Écriture qui mord, qui provoque, qui rompt, qui dérange, qui renverse les positions dominantes : telle est sa proposition. Une écriture féminine,  dans ce que l’écriture féminine a du sens minoritaire ;  l’homme face à la femme ; inventer un autre homme qui, abdiquant de l’acte de puissance, devient pure puissance,  ainsi l’épistolier fait vœu de chasteté, vœu d’ignorance, vœu de pauvretré. Écrire dans sa limite, dans la fatigue extrême : « estou cansado, estou muito cansado Paula, estou muito, mas muito, mas muito cansado »[3]. Écrire du dehors, en toute méfiance,  possibilitant  ainsi un positionnement politique qui glisse entre les institutions et les dogmatismes.

Son titre, Le ventre sec, est presque un oxymore,  une conjonction de contraires, une puissance qui s’immobilise, qui se tait, qui suggère l’idée d’abstinence. L’acte de créátion, selon Giorgio Agamben, est « la descente […] dans un abîme qui n’est autre que celui de sa propre puissance et impuissance, de son pouvoir et de son pouvoir de ne pas »[4] ; c’est à dire, la feuille blanche,  le rien, le dehors, le singulier, le ventre sec, l’immémorial,  cette pure puissance qui doit être violée, rasurée toute en force, comme une fois a déclaré Nassar, il faut «s’aventurer sur la feuille blanche » et suivant Agamben,  « [d’]être capable d’anéantir ce rien pour faire être, à partir de rien, quelque chose »[5].

La lettre en question  est adressée à Paula, la petite amie de l’épistolier-narrateur. Lettre non pas d’amour mais qui substitue l’amour et la lettre d’amour par un contrat, un pacte. Selon Deleuze, à propos de Kafka, “Les lettres sont inséparables d’un tel pacte, elles sont ce pacte lui-même.[6]” Un tel pacte est mis en évidence à travers la lettre en tant que moyen matériel de dramatiser les sujets de l’énonciation et de l’énoncé. Ainsi, bien determinées, une telle opposition - l’homme qui se dirige à la femme – font-ils un pacte face à la loi, non contre la loi, mais dans une stratégie de fonctionnement dans un espace creux de la loi, en dehors de la loi.

Mais que prétend ce type de pacte ? Qu’est-ce qu’il annonce ? C’est une sorte spéciale de pacte, car unilatéral – une lettre est envoyée, ne laissant aucune place pour une contre-argumentation – fonctionnant ainsi comme loi personnelle comme un pacte qui ne veut pas confronter la loi directement, mais qui cherche un espace neutre, une nouvelle loi, un nouveau temps,  ainsi le pacte, à travers la lettre, refusant une loi originaire, possibilite la création d’un mouvement autre, l’invention  continuelle des nouvelles possibilités.

C’est une lettre qui annonce la rupture d’un pacte amoureux antérieur, les nouvelles conditions du rapport amoureux.  Une lettre rhétorique car il veut persuader et convaincre de son besoin de rompre ce pacte, tout  en s’utilisant d’un pathos qui étourdit et d’un logos qui suit une logique vertigineuse sans Raison ;  elle finit ainsi pour ne laisser aucune place à une riposte. Une telle intensité argumentative fonctionne comme les amarres qui fixent Ullysse à l’emplanture pour qu’il puisse résister tout en écoutant les chants des sirènes : « Passe sans t’arrêter ! […] ; toi seul, dans le croiseur, écoute, si tu veux ! mais pieds et mains liés, debout sur l’emplanture, fais-toi fixer au mât pour goûter le plaisir d’entendre la chanson,[…] »[7]

La lettre se présente comme une pétition divisée en 15 items. Les trois éléments de base du contrat y sont : sa motivation, ses conditions d’établissement, la situation postcontrat. Le contrat sort de la métaphysique de la loi une fois qu’il possibilite à chacun de determiner ses interêts, relativisant ainsi la notion de bonheur. Cette position rejoint celle du scepticisme qui, comme affirme Sextus Empiricus, « Le sceptique, parce qu’il aime l’humanité, veut guérir autant qu’il peut par l’argumentation la présomption et la précipitation des dogmatiques ».

Selon Thomas Bénatouil, « les sceptiques cherchent donc à produire un certain effet dans la pensée et non à découvrir des vérités. »[8] La distinction entre conformité ou non-conformité s’atténue : le conformisme anticonformiste du sceptique réside dans le fait qu’il peut tout autant conforter les conventions que les récuser, telle possibilité/puissance determine son pacte, pacte d’écriture – comme explique Dominique Maingueneau, l’écrivain par le simple fait de prendre la parole, de publier, établit le contrat littéraire, qui est la justification de son écriture – position politique qui chez Nassar prétend toujours le mouvement, ne se laissantpas s’apprivoiser, cherchant  l’espace ; c’est que l’excercice de ce type d’argumentation possibilite :  il faut être vigilant dans ce jeu de renversement des certitudes,  de création et décréation des concepts.

Le ventre sec a été écrit en 1970 pendant la dictature militaire au Brésil, époque d’une littérature engagée, de contreculture, contre la loi – é proibido proibir – position qui finalement renforce la loi – , le bien et le mal, la femme et l’homme, d’une dialectique tranchée, laissant entreouvert la question : est ce possible une autre issue ? Ni ceci ni cela mais plutôt, telle est la formule de Pyrrhon qui échappe a une synthèse négative. La formule pyrrhonienne la plus importante est « pas plus » [ou mallon] qui permet de dire qu’une chose n’est « pas plus » ceci que cela. Elle est l’analogue du I would prefer not to de Bartleby, dans la nouvelle de Melville, la formule ouvre ainsi une zone d’indiscernabilité entre le oui et le non, le préférable et le non-préféré.

La recette de Pyrrhon tient en un terme : l’indifférence. Le narrateur ici est le “grand indifférent”. Celui qui est indifférent à l’égard des contraintes, des valeurs, des promesses du monde, celui qui refuse le sectarisme, le fanatisme : « você deixou escapar a linha mestra que daria caráter ao teu rabisco. Estou falando de um risco tosco feito uma corda e que, embora invisível, é facilmente apreensível pelo lápis de alguns raros retratistas ; estou falando da cicatriz sempre presente como estigma no rosto dos grandes indiferentes ».[9] Cette indifférence, suspension du jugement, est présente dans son argumentation dans une logique sans raison, est l’expérience d’une possibilité ou d’une puissance purifiée de toute raison. Une indifférence [adiaphorie] qui  advient de la non-différence des choses, qui échappent à une dualité ou à une égalité ;  la totalité indiscernable du monde.

Nassar fait l’expérience d’un nouveau scepticisme. Comme a souligné Frédéric Cossutta « un scepticisme rénové, à la fois comme mode d’intelligibilité et comme remède. En effet le scepticisme n’est pas un nihilisme, mais son antidote. Le mouvement par lequel il destitue les fausses certitudes restaure la possibilité de mieux penser et de mieux vivre. »[10] Il faut ouvrir des espaces, instaurer le mouvement, passer d’un point à l’autre, jusqu’au vertige. Raduan Nassar, comme bon étudiant de droit, - il a aussi suivi le cours de philosophie -  a une fois déclaré : « Quanto aos sofistas, meu entrosamento com eles tinha a ver com a minha prática. Numa discussão, por exemplo, não ia mais que o tempo de eu sacar qual era a do meu interlocutor pra imediatamente defender a tese contrária. […]. Afinal, eu também pensava, quando esbarrei nos sofistas, que a razão não era exatamente aquela donzela cheia de frescor que acaba de sair de um banho numa tarde de verão. » [11]

Tel est l’excercice du sceptique, il met en évidence le modus operandi de la  construction des certitudes, de l’activité de pensée. Selon Cossutta « L’énonciation sceptique, parce qu’elle se relativise elle-même, n’anéantit les doctrines et les sciences que dans leurs prétentions unilatérales à occuper à elles seules la place de la certitude. En maintenant cette place vide, à jamais désinvestie, on fait en retour apparaître les compossibilités qui nous permettent de choisir entre elles. Le lieu sceptique serait ainsi le point de passage où toute consistance du savoir se fait et se défait. »[12] L’item 12 de la lettre est dans ce sens: « Farto também estou das tuas idéias claras e distintas a respeito de muitas outras coisas, e é pra contrabalançar tua lucidez que confesso aqui minha confusão, mas não conclua daí qualquer sugestão de equilíbrio ; »[13]

Les concepts utilisés par les sceptiques pour analyser la connaissance ou l’action humaines sont ainsi presque toujours empruntés aux dogmatiques et détournés de leur fonction initiale : « Você tem razão, Paula : não chego sequer a conservador, sou simplesmente um obscurantista. Mas deixe este obscurantista em paz, afinal, ele nunca se preocupou em fazer proselitismo. » / « Está certa aquela tua amiga frenética quando te diz que sou « incapaz de curtir gentes maravilhosas ». Sou incapaz mesmo, não gosto de « gentes maravilhosas », não gosto de gente, para abreviar minhas preferências. »[14]

Suivant cette logique sceptique, les positions radicales sont mises en évidence sans pourtant qu’il y ait un positionnement  quelconque:  ainsi, au quatrième item de la lettre, il déclare : « não tenho nada contra este feixe de reivindicações que você carrega, a tua questão feminista, essa outra do divórcio, e mais aquela do aborto, essas questões todas que ‘estão varrendo as bestas do caminho’. [….] quero dizer simplesmente que não tenho nada contra. »[15] Nassar a déclaré avoir lu Alexandra Kollontaï (1872-1952) millitante féministe radicale, bolchevik, une sorte de papesse du mouvement féministe du siècle dernier.

L’épistolier sort du jeu d’opposition : ni collaboration, ni résistence, mais  abstinence ;  não tenho nada a impor, […] Já cheguei a um acordo perfeito com o mundo: em troca do seu barulho, dou-lhe o meu silêncio. »[16]

La lettre fonctionne finalement comme la mise en scène d’une dispute amoureuse qui selon Roland Barthes[17] est une sorte de dialogue non dialectique, un échange ordonné de répliques dont chacun veut garder le dernier mot. C’est ce que prétend l’épistolier : garder pour soi la dernière réplique tout en se rétirant de la scène.  Ne pas vouloir posséder, « não quero te governar »,  ne rien attendre , ne pas juger, ne rien conclure, laissant  écouler le bruissement infini de la parole ;  le silence.

La lettre fragmentée en 15 items fait ainsi ce mouvement. Il faut remarquer qu’on ne sait pas s’il va avoir une réponse à cette lettre, une postérieure réconciliation, ainsi la lettre est un fragment fragmenté . À chaque item, il avance l’argumentation de la femme [son portrait], sa propre réplique et finalement son effacement ; une répétion infinie ? Une volonté d’affirmation de puissance, la mise en scène du langage rhétorique en toute force, dans une parfaite maîtrise de l’art de subjuguer la femme, et l’éloignement comme un photographe qui prend une photo, qui réussit presque à capter l’impossibilitée du langage, du dialogue, mettant en évidence  la dispersion, l’éclatement non d’une unité originaire, mais qui produisant un effet d’étourdissement établit les relations. Le langage, comme dans la tragédie , est présenté comme l’annonce de sa passion, mais comme simple forme de son apparition/présence.

Ce que reste d'une action de destruction est toujours la figure de l’abstention. Maurice Blanchot lit chez René Char le désir de répondre à “la nature tragique,  intervallaire, saccageuse, comme en suspens, des humains”[18] par une parole de fragment. Éclatement, dislocation, ces mots ne sont pas à prendre comme purement négatifs: "le poème fragmenté est un poème non pas inaccompli, mais ouvrant un autre mode d’accomplissement, celui qui est en jeu [...] dans quelque affirmation irréductible à l’unité."[19] Le "poème pulvérisé" ne vise pas à une unité qui se serait défaite: il accepte "la disjonction ou la divergence comme le centre infini à partir duquel, par la parole, un rapport doit s’établir"[20], un rapport qui demeure extérieur, afin de "nous rendre responsables de l’irréductible différence. [21]»

Scepticisme et tragédie nous montrent que la condition humaine est la séparation, et la tragédie est l’espace de la mise en scène rhétorique, de “l’affirmation différentielle contre la négation dialectique”[22].  Selon Jean-Pierre Vernant:

 

Contraire à la vérité philosophique, bien entendu. Et peut-être aussi à cette logique philosophique qui admet que de deux propositions contradictoires, si l’une est vraie, l’autre doit nécessairement être fausse. L’homme tragique apparaît de ce point de vue solidaire d’une autre logique qui n’établit pas une coupure aussi tranchée entre le vrai et le faux : logique de rhéteurs, logique sophistique qui, à l’époque même où s’épanouit la tragédie, fait encore une place à l’ambiguïté, puisqu’elle ne cherche pas, sur les questions qu’elle examine, à démontrer l’absolue validité d’une thèse, mais à construire des dissoì lógoi, des discours doubles qui, dans leur opposition, se combattent sans se détruire, chacune des deux argumentations ennemies pouvant, au gré du sophiste et par la puissance de son verbe, l’emporter sur l’autre à son tour.[23]

 

Ainsi, si la condition humaine est la séparation, la possibilitée humaine est l’acceptation joyeuse du jeu de la réconciliation infinie, le va-et-vient continuel de la mise en scène amoureuse. Le scepticisme  met en relief la relation avec autrui tout en acceptant l’état de séparation et de différence et paradoxalement d’égalité, récuperant une capacité de transfiguration de la souffrance.

La force argumentative de la lettre vise à une intensité qui finit par transfigurer, l’abstinence vient  à travers l’exagération de la parole, l’étourdissement des bruits du langage qui dans le vertige argumentatif arrive à l’exhaustion, pour arriver finalement au neutre, au dehors, au point de pure puissance – qui est la totalité indiscernable du monde – pour que finalement de ce « rien » on puisse créer le nouveau, une re-création continuelle des nouvelles possibilités  dans les rapports amoureux.

Le conformisme non-conformiste chez Nassar provoquant cet effet d’étourdissement ouvre à la possibilité d’une expé rimentation à travers l’affectation qu’elle provoque, qui réussit ainsi à ouvrir toujours de nouvelles possibilités dans le retournement à l’état de pure puissance qu’elle offre au lecteur.

Le ventre sec est l’annonciation  d’une écriture, d’un pacte d’écriture, d’une œuvre où l’on trouve une intertextualité interne vertigineuse - les personnages réapparaissent, en traversant les âges: dans Menina a caminho [1961], c’est le narrateur-garçon qui décrit ce qu’il voit - il documente cinématographiquement; André, l’adolescent tresmalhado de Lavoura arcaica [1975] réapparaît adulte dans Um copo de cólera [1978], revient dans le conte O ventre seco [1970], et plus âgé, dans Hoje de madrugada [1970], personnages composites qui ne suivent pas un ordre chronologique, car il n’y a pas de continuation linéaire entre eux, mais qui correspondent chacun à une variation de la vérité telle qu’elle apparaît au sujet.[24] 

Un écrivain qui se retire du monde tout en produisant un effet d’étourdissement[25], qui réussit à se faire distinguer du bruit du monde par le silence qu’il impose, car pour écouter il faut le rien.

 

 

[1] Artigo publicado no Cahier nº 10 du Centre de Recherche sur les pays lusophones – CREPAL, Paris: Presses de La Sorbonne Nouvelle, 20003, org. Anne-Marie Quint.

[2] Apud Giorgio Agambem, Bartleby ou la création, Paris: Circé, 1995, p.19.

[3] Raduan Nassar, “O ventre seco” in Menina a caminho, São Paulo: Companhia das Letras,1998, p. 67. Dorénavant nous utiliserons le sigle VS pour nous référrer a cette édition.

[4] Giorgio Agamben, op. cit, 1995, p. 34.

[5] Id. Ibid, p.35

[6] Gilles Deleuze, Kafka pour une literature mineure, Paris : Les éditions de minuit, 1975, p. 53.

[7] Homère, Odyssée, Trad. de Victor Bérard, Paris : Gallimard, 1999, p.227.

[8] Thomas Bénatouil, “La trousse à pharmacie sceptique” in Magazine Littéraire, Paris, nº 394, p. 32, janvier 2001.

[9] VS, p. 66.

[10] Frédéric Cossutta, “Pour un renouveau sceptique” in Magazine Littéraire, Paris, nº 394, p. 24, janvier 2001.

[11] Cadernos de Literatura Brasileira, Instituto Moreira Salles, número 2, setembro de 1996, São Paulo, p. 37.

[12] Frédéric Cossutta, Op. cit., p. 24

[13] VS, p. 64.

[14] VS, p.63/65.

[15] VS, p. 63.

[16] VS, p.66.

[17] Voir Rolland Barthes, Fragments d’un discours amoureux , Paris: Seuil, 1977.

[18] Maurice Blanchot, L’Entretien infini, Paris, Gallimard, 1969, p. 145.

[19] Id. Ibid, p.145.

[20] Ibid, p.145.

[21] Ibid, p. 145.

[22] Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, Paris : Puf, 1994, p.  19.

[23] Jean-Pierre Vernant, « Tensions et ambiguïtés dans la tragédie grecque » in Mythe et tragédie en Grèce ancienne, org. Jean –Pierre Vernant  et Pierre Vidal-Naquet, Tome I, Paris : La Découverte,  2001, p. 21.

[24] “C’est l’idée même de la perspective baroque”. Gilles Deleuze, Le Pli, Leibniz et le baroque, Paris, Les Éditions de Minuit, 1988, p. 27.

[25] N’est-ce pas cela une machine de guerre?